Voyage de Thomas Rouquette au japon

Saison 2005-2006 Voyage de Thomas Rouquette au japon.

Présentation générale.

Dimanche 2 juillet 2006, 20h30, Tenri. Après un voyage de plus de 24 heures1, nous posons enfin nos bagages à la tsumeyo (pension) Shikito. Le premier contact avec le Japon, à l’aéroport Narita de Tokyo, nous a permis de remarquer ce qui est une constante dans ce pays : à savoir la propreté et la discrétion des gens. Aussi peu de bruits et une hygiène irréprochable dans un lieu public qui se caractérise par la densité de personnes qu’elle agrège ne laisse pas de surprendre pour un français.
De même, lors de notre arrivée à Tenri, (ville de 70.000 habitants à 1h30 d’Osaka considérée comme étant à la campagne) et nos premiers pas en ville pour un repas bien mérité, Sébastien et moi nous disons que l’humidité qui caractérise cette période de l’année (aux alentours de 95%) nous promet des moments plus que difficile sur le tatami, en particulier les premiers jours… Retour à la pension pour notre première nuit japonaise dans une chambre marquée par son minimalisme : un futon, une climatisation, deux tables basses et un placard. Les douches, les repas, les toilettes et la télévision sont communs à la pension. On est très loin du matérialisme de nos petites chambres douillettes…

Il faut savoir que Tenri est un lieu de pèlerinage : ville à l’origine d’une religion (on parlerait sans doute d’une secte chez nous) - le tenrikyo -, celle-ci draine une population cosmopolite et souvent modeste, en particulier à la fin du mois de juillet pour « la Fête des enfants ». Ce qui explique la présence d’une multiplicité de pensions à Tenri dont les tarifs sont peu élevés comme nous le constaterons à la fin de notre séjour.

Lundi 3 juillet. Le grand jour est arrivé. Pour tout judoka, aller au Japon pratiquer sa passion avec ceux qui élèvent souvent ce sport à un tel niveau qu’il en devient un art (à la fois martial et plastique), se frotter à ce qui se fait de mieux dans notre domaine depuis son invention est un rêve que bien peu, malheureusement, peuvent réaliser. C’est pourquoi quand l’opportunité s’est présentée pour nous de pouvoir venir (revenir pour Sébastien) faire du judo pendant un mois ici, à Tenri, nous avons sauté sur l’occasion.
A notre arrivée au dojo, nous donnons leurs cadeaux aux professeurs en remerciement de leurs accords à ce que nous nous entraînions ici pendant un mois (généralement le vin et les spécialités françaises sont très appréciées).

Université de Tenri.

Le dojo se situe en plein milieu de l’université. Bâtiment d’aspect assez quelconque de l’extérieur, il suffit d’y déposer ses souliers à l’entrée et de monter les escaliers (au rez-de-chaussée se trouve la salle d’entraînement des aïkidokas) pour sentir que ce dojo a une âme. L’odeur que dégage le bois des escaliers, de même que la vision du tatami, très vaste, en paille de riz tressé et monté sur ressorts, donnent le sentiment que vous accédez dans un des lieux mythiques du judo japonais.

Quand vous arrivez sur le tatami, il n’est pas rare de voir un élève s’occuper de « l’intendance » de la salle : il s’agit toujours d’un judoka qui est en 1ère année. En effet, le système universitaire japonais est calqué sur le modèle américain.

Les judokas sont recrutés par des « scouts » dans les high schcools de la région ou recommandés par certains professeurs. Leurs études universitaires durent quatre années, le judo représentant la « majeure » (à peu près 70%) de leur diplôme. L’année universitaire commence au début du mois d’avril et s’organise quotidiennement de la manière suivante, du lundi au samedi : levée à 05h30, footing de 05h45 à 06h30, cours jusqu’à 16h30 puis entraînement de 16h30 à 18h30.A la fin de leurs études, les judokas plus forts, lorsqu’ils ne sont pas en équipe nationale, finissent dans la police japonaise. Pour les autres, la diversité est la règle : aide-soignant dans un hôpital, professeur de gym ou de judo dans les écoles ou les collèges parfois même au sein de l’université de Tenri.

Lorsque nous y étions les entraînements ont majoritairement eu lieu à cette heure là, avec le footing à 06h30. La dernière semaine nous sommes passés à deux entraînements quotidiens : 09h30 à 11h30 et 15h30 à 17h puis footing immédiatement après. Les filles elles, s’entraînent de 06h30 à 08h30 sous la direction de Shozo Fujii.
Pour qui connaît l’histoire du judo, ce nom ne laisse pas insensible. Tout comme ceux des autres professeurs qui enseignent à Tenri : Yamamoto (coréen d’origine), Fujii (4 fois champion du monde), Hosokawa (champion olympique, champion du monde), Masaki (champion du monde), Shinohara (champion du monde, vice-champion olympique) et Tosa (jeune espoir japonais qui a dû arrêter le haut niveau à cause d’un problème au cœur).
Cette liste de noms (cités dans l’ordre protocolaire) glorieux est une des raisons qui expliquent que l’université de Tenri se trouve quasi-systématiquement dans les cinq meilleures du pays. Ajoutons que Tenri est la ville d’origine et de résidence de l’un des monstres sacrés actuels de notre discipline (nous l’avons croisé une fois sur le tatami) : Tadahiro Nomura. Des noms qui font tourner la tête. Personnellement, ce premier entraînement restera comme l’un des plus beaux souvenirs : avoir devant soi deux japonais, sur leur terre, que les français connaissent particulièrement bien. L’un pour avoir été la bête noire de Jean-Paul Coche, l’autre pour avoir été l’adversaire malheureux de David Douillet lors d’une finale olympique d’une intensité folle. C’est pour ce genre de moments qu’un séjour au Japon vous marque…

Arriver en avance à l’entraînement et attendre tranquillement dans son coin le début du cours a été pour nous l’occasion d’apprendre un certain nombre de règles et d’habitudes qui caractérisent le judo universitaire à Tenri (et au Japon plus généralement) : tout d’abord, les 4èmes années sont clairement les « patrons » sur le tapis et en dehors. Ils jouent en effet chacun le rôle de tuteur pour un ou deux 1ère année. Ces derniers doivent accomplir des tâches diverses et variées lorsque leurs aînés le leur ordonnent. Ce qui, il faut bien l’avouer, nous a parfois laisser bouche bée tellement ceci est étranger à notre culture : aller remplir sa gourde avant l’entraînement, chauffer son kimono, plier et ranger le kimono dans le sac du 4ème année que celui-ci laissera porter à son cadet, ranger sa chambre, laver son kimono.
En contrepartie, les 4èmes années doivent toujours tenir les 1ères années au courant de toutes les compétitions et des examens.
Outre ces obligations, ce sont toujours des 1ères années qui s’occupent d’arroser les tatamis, d’amener les poubelles remplies de glaçons, d’ouvrir les fenêtres, etc.
Seuls les 4èmes années ont le droit de se changer dans le vestiaire du dojo…et les étrangers. Les autres judokas arrivent déjà en kimono. Lorsque ceux-ci entrent sur le tatami ils doivent saluer les 4èmes année - qui ne leur prête aucune attention - et vont s’asseoir à une place précise sur le tatami selon l’année à laquelle ils appartiennent. Là encore, pour nous petits français, c’est l’étonnement qui prime voire l’incompréhension lorsque nous voyons cette attitude de la part des 4èmes années, qui passerait pour insultante et suffisante chez nous. Le choc des cultures, encore et toujours…
De plus, les 1ères et 2èmes se doivent d’être silencieux afin de ne pas déranger leurs aînés. Pour l’anecdote, c’est seulement après quelques regards froids de la part des 4èmes années que nous avons compris que parler comme nous le faisons chez nous nous promettait quelques randoris bien « toniques ».
Pour finir, on reconnaît assez facilement les 4èmes années du fait qu’ils sont les seuls à avoir le droit d’avoir les cheveux mi-courts. Les autres judokas ont tous les cheveux coupés très courts.

Le judo à Tenri

L’entraînement commence par le traditionnel taïso (gym légère), dirigé par un groupe de 1ères années. On enchaîne par 10-15 minutes d’uchi-komi, le salut puis les randoris. Durant le mois, on a eu droit à plusieurs formules : soit le chrono était lancé pour 70,80 voire 90 minutes non-stop. On change de partenaires toutes les 10-15 minutes. Soit Shinohara et Tosa nomment des tate (le plus souvent les 4èmes années) pour 8 combats de 5 minutes. Après ça, c’est parti pour 60 minutes de randoris pour tout le monde. Soit, enfin, la mise en place de tate mais cette fois-ci pour 13 randoris de 7 minutes chacun. C’est à l’occasion de cette dernière formule que j’ai connu l’un des meilleurs moments de mon séjour puisque nous avons eu l’honneur avec Marc2 d’être nommé tate au côté des 4èmes années par Saburo Tosa (Sébastien n’était pas venu s’entraîner ce jour là il souffrait du pied). Je dis un honneur car tout au long de mon séjour, bien qu’il y ait toujours eu des étrangers (M. Veret et ses élèves durant les quinze premiers jours, et des judokas suisses dont l’international David Papaux), aucun d’entre eux avant nous n’avait été désigné par un professeur japonais pour cet exercice. Marque de reconnaissance que nous avons essayé d’honorer en allant au bout de nous-même, car cet exercice demande une endurance à toute épreuve.

Comment expliquer cet égard ? Une des raisons possibles tient peut-être dans l’état d’esprit qui nous caractérisait quand nous étions sur tatami. Essayant de suivre au mieux les conseils de mon professeur Alain Bini et de Sébastien, je me posais très clairement comme étant ici pour apprendre (beaucoup) des judokas japonais, mettant de côté mon amour-propre - acte indispensable si on ne veut pas finir complètement écoeuré -, pratiquant le judo le plus ouvert et technique possible, quitte à prendre des ippons en veux tu en voilà.
De toute façon, et pour l’avoir un peu vu durant ce mois, pratiquer un judo fermé, composé essentiellement d’arrachés ne vous empêche absolument pas de finir très souvent sur le dos !!
Ca a même tendance, chez les japonais, a vous faire chuter encore plus vite et plus fort que d’habitude… histoire de bien montrer qu’ils ne s’interdisent pas de vous mettre un pion dès qu’une occasion se présente et ceci par pratiquement n’importe quel judoka japonais sur le tapis quelque soit son poids. Qui plus est, cela les renforce dans ce qu’ils nous disaient sur leur vision du judo européen (donc français), quand nous parlions avec eux après les cours : « On aime vraiment pas la forme du judo européen. C’est seulement de la baston au kumikata et on ne peut pas pratiquer le judo ».Il est vrai que les premiers randoris avec les japonais vous donnent parfois l’impression qu’ils pratiquent un autre sport que le vôtre…ils sont très souples des bras, d’une explosivité rare (le plus flagrant étant sur uchi-mata où plusieurs fois je me suis retrouvé les pieds en haut sans bien comprendre ce qui m’arrivait, au début tout du moins) et d’une précision diabolique. Ajoutons à cela que les professeurs et eux-mêmes s’encouragent à leur manière : « Vous avez seulement le judo pour réussir dans la vie alors donnez vous à fond ! Motivez vous ! Personne au bord ! Allez tout de suite inviter un partenaire sans perdre de temps ! Criez le kiaï ! ».
Les entraînements durent généralement 2 heures où l’on transpire sang et eau : il nous est arrivé de boire parfois 2 litres d’eau par cours tellement la chaleur et l’humidité vous fatiguent. De plus, aucun européen ne tient le rythme imposé aux judokas japonais. Il nous arrivait régulièrement de faire des pauses de 5 minutes, histoire de reprendre un peu notre souffle et quelques forces avant de retourner au combat.

Résultat : le jour du retour à Paris j’étais plus léger de 7,5 kilos. Mais grossi d’un tas de souvenirs inoubliables…
Vivement le prochain voyage !!

N.D.L.R : Un grand merci à Marc pour avoir fait la traduction avec les judokas et ses informations sur Tenri.