JU YOKU GO WO SEI SU, quand la force est maîtrisé par la douceur, , par Patrick Roux

, par Robert

Ju yoku go wo sei su, quand la force est maîtrisée par la douceur

par Patrick ROUX

Remontée de l’ancienne tradition du taoïsme chinois, la maxime Ju yoku go wo sei su (le souple peut l’emporter sur le dur) exprime le principe essentiel des arts martiaux japonais en général et du judo en particulier, celui qu’il faut tâcher de maîtriser. Un principe de vie.

« Ju yoku go wo sei su ». Cette maxime japonaise ancienne (elle remonte en ligne directe de la culture chinoise, en particulier de la pensée taoïste), bien que moins connue que les deux grandes maximes à la base du judo que nous avons évoqué dans ces chroniques (Seiryoku Zen Yo – le meilleur emploi de l’énergie, Jita Yuwa Kyoei – entente et prospérité mutuelle par l’union des forces), était pourtant très appréciée de Kano, et pour cause : au cœur de la tradition la plus profonde à la source du budo, sa compréhension est cruciale pour l’approfondissement de notre pratique.

Mais que dit-elle, cette maxime ? Elle exprime l’idée que « le souple peut l’emporter sur le dur ». Le dur, c’est la force, la rigidité, la tension ; le souple, qu’on pourrait traduire aussi par « le faible », c’est le mouvement « adapté » à la force de l’autre, cédant dans l’expression de cette force pour mieux la détourner, la vaincre, l’utiliser contre celui qui la produit. On le sait, cette intuition très fine et très complexe des lois du mouvement est à la base d’une grande part des arts martiaux asiatiques en général, du jujitsu traditionnel japonais et de la plupart des budo (comme le karaté « goju ryu » par exemple), et bien sûr le judo.

Cette maxime est d’autant plus intéressante qu’elle est subtile : elle ne nous annonce pas le triomphe absolu et sans faille du « faible » sur le « fort », du « souple » sur le « dur », mais plutôt — et c’est ce qui la rend passionnante, comme un secret remontant du passé — le potentiel du geste adapté sur le geste exclusivement dynamique, en puissance. Il y a une information précieuse là-dedans, quelque chose qui ne va pas de soi : la souplesse peut l’emporter sur la dureté. Ce qui nous est dit là, c’est aussi que « Go », la force, la puissance directe qui s’exprime, est une efficacité, une évidence ! Le secret, c’est qu’il y a autre chose, il y a « Ju », une façon de créer du vide devant la force adverse, une stratégie de la « flexibilité » du mouvement, subissant la force avant de la renvoyer. Voilà la découverte.

Une maîtrise qui influence la vie

Ce qui est frappant, c’est que ce secret, cette information précieuse remontée du passé concernant l’art du combat recoupe exactement la compréhension moderne que nous avons de l’art du mouvement. Dans les sauts (flexion, temps faible et extension, temps fort), les courses, etc., et dans les organisations complexes de gestes comme la danse ou le randori, par exemple, il y a une succession permanente d’actions et de réactions, de microcycles, impulsions et absorptions, temps forts et de temps faibles. Ces temps sont coordonnés pour créer un mouvement efficace dans la course par exemple, où la coordination explosivité-relâchement est essentielle. Dans le duel, au cours du combat, la force est produite par l’un ou par l’autre et s’exprime sous la forme d’une poussée, d’une traction, d’une percussion. Elle est aussitôt équilibrée dans la structure du couple, le vide absorbant le plein, le plein emplissant le vide.

La force directe, bien appliquée, peut investir le vide et être terriblement efficace. Une action déterminée qui surprend l’adversaire dans une posture trop faible le balayera. Quand la force est exprimée, la force peut répondre à la force et tenter de la surpasser. Mais si je veux utiliser la force, le mouvement, l’intention de l’adversaire je dois m’effacer devant son action pour ensuite l’utiliser et la retourner contre lui. Ce n’est pas que passivité : cette force, je peux la provoquer, la susciter, la faire s’exprimer. A un certain niveau, le moindre mouvement adverse, la moindre intention peut être absorbé par l’expert et utilisé par lui dans son propre rythme et pour son propre profit. Cette force qui s’exprime peut être dynamique ou statique. On peut se retrouver fixé par la poigne adverse, et le « vide » qui viendra absorber ce « plein », le souple qui s’adaptera à cette dureté, ce sera le relâchement, la mobilité qui pourront nous sortir d’affaire et nous permettre d’échapper à l’étau d’un kumi-kata pour finalement déséquilibrer cette force, devenue trop statique, trop raide.

C’est donc ce secret que la pratique du judo à pour but de maîtriser. Pour y parvenir le judoka devra développer sa propre force pour pouvoir exécuter l’action « Go » bien contrôlée, mais aussi ses réflexes et ses sensations pour pouvoir exécuter l’action « Ju », le principe supérieur. C’est en cherchant la mobilité, le mouvement permanent qu’il se donnera la faculté d’être toujours disponible et fluide dans ses actions, et lorsqu’il rencontrera des adversaires rugueux il semblera les manipuler avec adresse, comme en douceur, il les « promènera » en évitant de s’opposer frontalement et il les déplacera, il les noiera comme lorsqu’on pêche un gros poisson avec une canne à goujons !

La douceur, l’intelligence de jeu et l’adresse peuvent manipuler, dévier, désorienter, retourner la force, l’intention agressive… Et là encore on entrevoit que le principe secret, isolé dans la maxime, dépasse les lois physiques et s’élève à un autre niveau. La pratique bien menée du judoka construit une maîtrise qui influence tous les comportements.